La Haute-Normandie : portrait d’un territoire à relever

Région de contrastes, la Haute-Normandie, regroupant les départements de l’Eure et de la Seine-Maritime, compte près de 1,8 million d’habitants (Insee, 2022). Un patrimoine industriel fort, une population vieillissante (22% de +60 ans), des bassins urbains dynamiques (comme Le Havre ou Rouen) côtoient des zones rurales marquées par des difficultés d’accès aux soins, des niveaux de précarité variés et des enjeux environnementaux singuliers.

En 2023, selon l’ARS Normandie, la région affichait des indicateurs préoccupants : taux de mortalité prématurée supérieur à la moyenne nationale (242 pour 100 000 habitants contre 211 en France), prévalence du diabète, maladies cardio-vasculaires et cancers (notamment du sein et des voies respiratoires) plus élevés, sans oublier un taux de vaccination insuffisant chez les enfants.

Faire face aux déserts médicaux et garantir l’accès aux soins

La répartition des professionnels de santé est l’un des défis majeurs. Près d’une commune sur deux de l’Eure est classée en zone d’intervention prioritaire par l’ARS (source : Drees, 2023). À l’échelle régionale :

  • On compte 131 généralistes pour 100 000 habitants en Seine-Maritime (moyenne nationale : 157)
  • L’Eure affiche une baisse annuelle de 2% du nombre de praticiens libéraux depuis 2018 (Drees, 2023)

Pour lutter contre cette médecine à deux vitesses, l’ARS s’engage à :

  • Renforcer le déploiement des Maisons de santé pluridisciplinaires : 36 structures en fonctionnement en 2023, avec des projets en cours dans les zones sous-dotées
  • Soutenir les dispositifs type Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), véritables réseaux de coordination médicale et sociale
  • Développer la télémédecine : depuis la pandémie, plus de 35 000 téléconsultations ont été réalisées dans la région, mais il reste des freins matériels en zone rurale
  • Favoriser l’installation de nouveaux praticiens (aides financières, accompagnement administratif, stages en zones prioritaires)

Zoom : la CPTS Vallée de la Risle

Illustration locale, la CPTS Vallée de la Risle (Bernay, Eure) rassemble plus de 60 professionnels. Elle a permis de diminuer les délais de prise en charge sur son bassin et d’offrir une permanence de soins évitant à plus de 900 patients par an de passer aux urgences (source : ARS Normandie, 2023).

Prévention : un virage encore trop timide mais annoncé comme prioritaire

Si la prévention progresse, la Normandie reste en-dessous des objectifs nationaux. Les axes forts retenus par l’ARS sont :

  • Lutte contre les addictions : la région recense 21% de fumeurs quotidiens (vs 17% France), et une consommation d’alcool à risque plus répandue chez les jeunes (Observatoire régional de santé, 2023)
  • Action sur la santé environnementale : suivi de la qualité de l’air urbain et industriel, surveillance renforcée des eaux (plus de 250 points contrôlés par l’ARS chaque année)
  • Dépistages : 54% des femmes concernées ont participé au dépistage organisé du cancer du sein en 2022 (objectif cible : 70%), 38,5% pour le cancer colorectal (source : Assurance Maladie)
  • Accompagnement des publics fragiles : financement de programmes “aller vers” pour les personnes éloignées du système de santé, notamment dans les quartiers prioritaires ou zones rurales

La feuille de route 2024-2028 veut ainsi renforcer les campagnes de vaccination, les actions d’éducation à la santé dès le plus jeune âge, et miser sur le développement de l’activité physique via le dispositif “Prescri’mouv”, lancé dans la région métropolitaine havraise.

Santé mentale : décloisonner, anticiper, intégrer

La Normandie est la région métropolitaine avec le plus fort taux de suicide (14,2 pour 100 000 vs 10,8 en France métropolitaine – Santé publique France, 2022), un phénomène amplifié dans les zones rurales et parmi les plus de 65 ans.

L’ARS cible plusieurs priorités :

  • Renforcement de la prévention en santé mentale dès le collège (programmes d’éducation émotionnelle, dispositifs d’accompagnement des familles)
  • Création d’équipes mobiles en psychiatrie pour intervenir au domicile des patients isolés
  • Développement des Points Accueil Écoute Jeunes en ville moyenne (7 implantations supplémentaires prévues d’ici 2025)
  • Fluidification de l’accès aux soins psychologiques grâce au dispositif “MonPsy” étendu à la région

Une expérience locale inspirante :

Aux Andelys, une expérimentation d’équipes mobiles de liaison gériatrique a permis une prise en charge à domicile des personnes âgées en souffrance psychique, réduisant de 18% les hospitalisations évitables en 2022 (source : ARS Normandie).

Renouveler l’offre de soins : répondre à l’urgence des systèmes fragilisés

L’ARS engage un plan d’investissement pour accompagner la transformation des hôpitaux et cliniques, avec :

  • La modernisation de services d’urgence (Rouen, Evreux, Fécamp…), y compris sur l’accueil des soins non programmés. En 2023, ce sont près de 768 000 passages annuels aux urgences, soit une hausse de 12% en cinq ans (ministère de la Santé, SAE).
  • La rénovation énergétique de 12 établissements d’ici 2026 grâce au plan “France Relance”, pour améliorer le confort, la sécurité et les conditions de travail
  • La restructuration du parcours de chirurgie ambulatoire : aujourd’hui, la Normandie effectue moins d’opérations en ambulatoire que la moyenne française (49% vs 59% en 2022), mais l’ARS fixe pour ambition 70% d’ici 2028
  • L’extension des dispositifs de médiation en santé, pour réduire les ruptures de parcours notamment chez les personnes en situation de handicap

Dynamiser l’innovation et la e-santé pour faciliter le quotidien

La Haute-Normandie bénéficie d’un maillage d’acteurs numériques en santé, grâce au cluster régional “Normand’e-santé”. L’ARS ambitionne :

  • Le déploiement de la e-prescription via Mon espace santé (>60 000 comptes activés en Seine-Maritime début 2024)
  • L’extension des télé-expertises entre établissements publics et privés (l’objectif est d’atteindre 50% des filières médicales coordonnées en télé-expertise d'ici 2027 ; source : GCS e-Santé Normandie)
  • Un soutien aux solutions numériques pour le maintien à domicile (capteurs, objets connectés pour les seniors, plateformes de suivi)
  • La mise en place d’indicateurs d’évaluation robustes pour suivre la réduction des inégalités territoriales générées par le numérique (soutien à la lutte contre l’illectronisme)

Dans le Pays de Caux, plus de 300 patients bénéficient déjà en test d’un suivi à distance post-chirurgie, réduisant ainsi les allers-retours inutiles et l’anxiété post-opératoire (GCS e-Santé Normandie, 2023).

Écoresponsabilité et adaptation au changement climatique : de nouveaux enjeux pour la santé publique

L’ARS Normandie associe désormais santé et préservation de l’environnement, avec des plans pour :

  • Optimiser la gestion des risques sanitaires liés à la pollution industrielle (pollution de l’air, épisodes d’ozone, rejet de substances chimiques dans la Seine et les littoraux – source : Atmo Normandie)
  • Renforcer la surveillance des maladies vectorielles émergentes (ex : déploiement d’une cellule “lutte contre le moustique tigre” en Seine-Maritime en 2023, information grand public sur la prévention)
  • Améliorer l’efficience énergétique des établissements sanitaires
  • Accompagner les collectivités et les établissements de santé dans la gestion de crises environnementales (canicule, inondations – 12 exercices de préparation en 2024-2025 avec les ARS et Sécurité Civile)

Quels leviers pour demain ? Mobilisation et alliances locales

Les défis sont nombreux, mais plusieurs pistes sont au cœur de l’action :

  • Implication des usagers : renforcement des conseils territoriaux de santé, participation des patients au pilotage des parcours
  • Partenariats interprofessionnels : santé, social, collectivités territoriales, encadrement des réseaux bénévoles
  • Formation initiale et continue des professionnels (simulation médicale, échanges de pratiques, sensibilisation au numérique et à l’éco-responsabilité)
  • Veille sanitaire continue face aux épidémies, menace d’antibiorésistance, et pollutions émergentes

Le maintien d’un pilotage territorial solide et la mobilisation de tous, habitants, professionnels et institutions, seront les clés pour relever ces priorités au bénéfice direct des habitants.

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